Espace sensible

(actualisé le ) par Joël Auxenfans

En visionnant un court extrait du film "Five" d’Abbas Kiarostami, célèbre cinéaste iranien contemporain plusieurs fois couronné à Cannes et mort il y a bientôt deux ans, les élèves ont fait face à un film apparemment anti spectaculaire et apparemment particulièrement ennuyeux.

Je dis bien apparemment.

Le sujet apparent de ce premier extrait de film d’une quinzaine de minutes est l ’ "histoire" d’un petit débris de bois posé sur la plage, puis progressivement effleuré puis roulé par les vagues, puis qui se scinde en deux bouts, un petit et un grand, puis l’un d’eux, le grand, est emporté progressivement au loin, jusqu’à sortir de l’image, laissant seul le petit morceau restant sur la plage, échoué.

Passées les habituelles protestations de certains élèves qui ne retrouvent pas leurs "habitudes" de consommation télévisuelle (voir conférence de Michel Desmurger "TV Lobotomie" du début de l’année), les élèves sont progressivement captivés par quelque chose "qui se passe" dans ces images, ce son, cette longue prise sans coupure, d’une sensibilité exceptionnelle.

C’est là justement l’objet du cours : cultiver ou réactiver la sensibilité des élèves, souvent émoussée par une course aux sensations fortes abrutissantes, consuméristes, véhiculées par des médias omniprésents davantage en quête d’audimat publicitaire que d’éducation des publics. Un peu comme ces personnes qui écoutent continuellement de la musique trop forte, assourdissante, finissent par devenir à moitié sourdes ou perdent la capacité à entendre des sons subtils, les élèves ont besoin de re-développer leur capacité sensorielle.

Mais il ne s’agit pas seulement d’acuité visuelle ou sonore, par exemple. Il s’agit aussi de capacité à trouver du sens, de l’intérêt, du plaisir à ce que l’on rencontre, au formes, qu’elles soient naturelles, trouvées dans la vie quotidienne (ici un banal bord de mer) ou d’expression artistique. Même lorsque leurs sens ne sont pas encore cliniquement atrophiés ou abîmés, c’est la faculté de remarquer et de relier, de donner sens à nos perceptions qui est ici investie.

Pour compléter le tableau si je puis dire, des reproductions de toiles de Malévitch, Mondrian, Kandinsky, Picasso, Puis Ad Reinhardt, Mark Rothko..., sont aussi projetées aux élèves pour leur montrer que ce qui se passe en peinture se prolonge en cinéma, et encore possiblement ailleurs.

L’idée est de leur permettre de créer une image en peinture ou dessin, de sujet libre, mais dans laquelle les élèves vont faire attention à bien regarder ce qui se passe comme phénomène optique, mouvement, approche, profondeur, magnétisme, flottement, rythme, rémanence, instabilité visuelle, ...

Les élèves se sont mis au travail pour créer des choses très variées mais ayant en commun un souci vers ce qui advient visuellement dans leur composition. Apprendre à voir, comme le titre du fameux titre de l’ouvrage génial du grand historien de l’art Matteo Marangoni, "Sapere vedere" (Savoir voir).