Manipulation

par Joël Auxenfans

Les arts visuels sont souvent utilisés dans la société à l’insu des personnes, pour instaurer des rapports de domination dans des domaines qui vont de la spiritualité, la politique, le travail, la vie quotidienne, le commerce... Il est donc intéressant que les élèves apprennent à démonter les mécanismes qui participent à ces phénomènes d’emprise afin de savoir s’y soustraire.

Les élèves ont eu à lire en classe un texte extrait d’un ouvrage publié aux Presse Universitaires de Grenoble (PUG) en 2014, "Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens", écrit par deux chercheurs en Psychologie sociale parmi les plus connus : Robert Vincent Joule, professeur à l’université d’Aix-Marseille, et Jean-Léon Beauvois, professeur à l’université de Nice Sophia Antipolis. L’extrait est joint à cet article en format PDF.

L’intérêt n’est évidemment pas de manipuler les élèves, même si à l’occasion d’une très courte expérience, explicitée par la suite, certains mécanismes ont pu être testés dans des situations concrètes. L’idée n’est pas non plus de faire des élèves à leur tour des manipulateurs mal intentionnés. L’idée est, au contraire, de montrer la relation qui peut exister entre les formes (proportions, lignes, couleurs, lettrages, cadrages, sons, textes, disposition spatiale, etc.), et une certaine perception trompeuse que peuvent en faire les personnes qui regardent et par là se laissent malheureusement abuser.

Après tout, ce procédé habitait entièrement, au XVIIème siècle, l’architecture Baroque, ou, au XIIIème siècle, l’entrée des cathédrales. Il est ancien comme tous les dispositifs scénographiques politiques, religieux ou plus récemment mercantiles utilisés pour amener le public de chaque époque à faire efficacement ce qu’ "on" attend de lui sans le lui dire.

Tout moyen employé par des mises en forme pour faire advenir chez autrui le comportement qu’on souhaite obtenir de lui sans qu’il en soit conscient, s’appelle ainsi une manipulation. Et l’art y participe souvent, puisqu’il contribue, avec ses moyens propres, parfois sur commande, parfois du plein gré de l’artiste, à cet enrôlement, cette adhésion, cette soumission, ce désir, cette crainte, ou cette satisfaction béate, si favorables depuis toujours - au moins depuis Machiavel - aux intérêts des grands de ces mondes jusqu’à nos jours...

Ce phénomène, dissimulé et indiscuté, présent dans le quotidien, la tradition ou "l’innovation", se joue par exemple, à une hauteur plus visible à laquelle sont vendus les produits les plus chers dans un supermarché, à un packaging séduisant pour vendre un produit toxique comme les cigarettes ou une boisson "énergisante", à une couleur, au lettrage ou au cadrage d’une affiche électorale, au décorum, aux costumes, à l’intonation ou la scénographie liturgiques.

Le démarchage commercial moderne, investi par le marketing, ou les relations de travail, par le "new management", sont de nouveaux avatars de ce phénomène de manipulation organisant les hiérarchies sociales dont il est de la mission de l’éducation d’enseigner aux élèves, futurs citoyens, à s’en prémunir pour conserver, en toute circonstance, leur liberté de jugement.

Il ne s’agit plus exactement de manipulation si en revanche l’artiste veille à ce que le dispositif de manipulation apparaisse pleinement pour ce qu’il est aux yeux du spectateur, contribuant ainsi à sa prise de conscience, sa lecture active de l’oeuvre et ainsi son éducation, son émancipation. Plusieurs exemples d’oeuvres contemporaines renommées ont ainsi été montrées : Gilbert and George, Barbara Kruger, Dan Graham, par exemple, dont une oeuvre remarquable de ce dernier se trouve sur le parvis de la Porte de Versailles Parc des Expositions, à côté de l’arrêt du Tramway.

À la suite de ces exemples, les élèves ont eu à leur tour à produire un "dispositif à deux dimensions ou trois dimensions, mettant en oeuvre la manipulation". Il ne s’agissait donc pas d’illustrer des scènes de manipulation, mais de déterminer, par des moyens plastiques, chez le spectateur, une suite de réactions ou de sensations à son insu, qui soient prévues et voulues par l’auteur du travail.

On peut souligner encore une fois la grande diversité des partis pris, et la qualité de nombreuses réalisations.