Peindre un tableau avec des mots Acquisition du vocabulaire et des dispositions pour décrire une peinture, …et aimer la peindre…

(actualisé le ) par Joël Auxenfans

Faute d’avoir en salle d’arts plastiques, en préfabriqué de chantier, exactement le nombre de robinets qu’il conviendrait d’avoir, on peut finalement "faire" de la peinture de diverses manières, si l’on n’oublie pas que l’essentiel est bien de développer des dispositions à voir, faire voir, donner à voir des choses qui sans cela, ne seraient même pas perçues, ni pensées, et encore moins appréciées.
Il a donc été distribué aux élèves une liste d’environ 240 mots de vocabulaire spécialement utilisés pour décrire une peinture (d’autres encore seraient utiles pour décrire l’architecture, la sculpture, les films, etc.). Les élèves ont eu à choisir parmi ces mots, le plus possible d’expressions susceptibles de décrire finement et précisément un tableau imaginaire. Cela leur sera aussi utile pour l’épreuve dite d’histoire des arts, qui malgré ses contours apparemment peu définis, consiste à, au moins en partie, décrire une œuvre d’art de manière avisée.

En "piochant" ainsi dans cette "palette " de mots, les élèves apprennent à les identifier, s’en servir, et peut-être aussi les aimer, et par voie logique de conséquence, à aimer les formes de la peinture. Ne sont-elles pas, ces formes de la peinture, magnifiques, ou tendres, vigoureuses, composées, construites, réparties, disposées, divisées, organisées, ne se répondent-elles pas en un dialogue secret, leur aspect n’est-il pas ridé, lisse, rugueux, effacé, brillant, mat, transparent, translucide, ou diaphane, ou leurs couleurs ne sont-elles pas teintées de jaunâtre, dégradées du violet à l’orange vif, ponctuées de petites aspérités scintillantes vert amande, de coulures suaves de jaune nacré mêlé de pourpre sombre, reprises par endroits d’empâtements d’un noir de velours, ou bien finement ciselées, comme incrustées de nacre, martelées par endroit, mais se répondant les unes les autres en de profonds contrastes, et tout cela ne doit-il pas être décrit avec la précision d’un médecin légiste, sans rien laisser dans l’oubli ? Ou bien faut-il au moins atteindre à la langue d’un mode d’emploi de montage de meuble en kit, pour que n’importe qui puisse peindre à son tour cette peinture qui ne fut qu’imaginée et par là-même, à peine entrevue.

Et d’ailleurs, une chose est à remarquer dans cette expérience : ces textes des élèves, qui devaient chacun tenir dans un rectangle le plus proprement présenté comme une page de livre d’Heures, comme ces premières pages d’imprimerie ( manière de leur faire aimer les livres, et l’art de la lettre), ont souvent fait apparaître des visions que n’auraient jamais eues ceux-ci si on leur avait donné des couleurs pour peindre immédiatement. À croire que ce passage par le verbe, par le mot, ce retard, cette résistance, créaient une mise à distance d’avec l’image, qui forçait chez l’élève un certain travail pour en être digne et y accéder par le langage, par la pensée.

Car la peinture n’est pas seulement cette matière pigmentaire véhiculée par un médium que l’on applique sur un support. Elle est surtout cette pensée traduite en formes visuelles, qui prend forme visuelle, ... et qui s’adresse à la pensée des autres.

En cela sans doute, les élèves, par ce petit texte parfois si touchant de justesse ou révélant un pan insolite de ce qu’il est en effet possible d’inventer par cette vision explicitée par la langue, se sont avérés de grands peintres, dévoilant par des mots, des secrets de préciosité ou de saveur que ne leur aurait pas permis de découvrir en eux-mêmes, leur impatience ou leurs habitudes un peu machinales, et surtouts ces codes et stéréotypes si tristement appauvris de la culture télévisuelle (il ne faut jamais oublier de le rappeler, chaque minute des enfants gagnée à l’écart de la télévision est une chance de plus pour leur développement et leur autonomie. Les programmes d’aujourd’hui accumulent des messages et des formes d’une indigence, d’une toxicité tragiques, rabotant chez tous ces jeunes êtres les aspérités du génie, anesthésiant les appétits d’intelligence que la nature leur a pourtant bel et bien donnés).

Certains textes, confus, libèrent tout de même de la matière à voir, donnent envie de voir, par leur poésie. D’autres, précis, systématiques, offrent petit à petit les outils de réalisation d’une peinture restituant la vision offerte par le texte. Car il faut préciser que les textes, soit en restant entre les mains de leur auteur, soit échangés entre élèves, serviront de mode d’emploi à la réalisation méticuleuse d’une petite peinture placée en regard même du texte.
Mais, et c’est là que ce joue une forme de difficulté qui est le sens même des arts, "interpréter" ne veut pas dire appliquer une recette. Il faut, là aussi, une distance, une ingéniosité, une liberté, une vision qui font que la peinture réalisée est fidèle au texte précisément parce qu’elle sait prendre ses aises, du moment que le résultat en est meilleur du point de vue de la peinture, et au final, plus juste.

C’est comme ces gens qui croient naïvement que copier, en peinture, et s’appliquer, sont la clé de la réussite. Mais le peintre n’est ni un singe, ni un artisan, il n’imite ni ne se conforme exactement à la demande attendue. Maîtrisant des moyens d’expression autant que les raisons de leur mobilisation, il s’exprime en se servant de tous les artifices dont il dispose pour manifester aux autres, et d’abord à lui-même, la souveraineté de la liberté de faire comme il l’entend. Encore faut-il qu’il ait appris à entendre.
Sans quoi, d’une part il ne servirait plus à rien de les réinterpréter sans cesse les partitions de Bach ou de Mozart, écrites noir sur blanc, pour prendre cet exemple musical, puisque ce serait là répéter mécaniquement la même chose. Or on re-joue les compositeurs que pour repenser ce qui a été un jour pensé, en "actualisant" l’expression de cette pensée et ainsi la retrouver au plus intime d’elle-même.
Et d’autre part, les peintres s’arrêteraient de peindre s’il était vrai que la photo avait déjà comblé mécaniquement les attentes de reproduction. Or ce sont d’autres attentes qui taraudent l’humanité. Des attentes faites de fragilité, d’éclat, d’intensité, de subtilité, de vitalité, de saveurs d’une ingénuité suave, de persistance, de justesse, de dévoilement qui demandent toutes à être vécues.

Prochaine étape de ce travail en deux temps : les élèves peignent l’image que donne à voir le texte. Seront-ils aussi bons peintres avec leur pinceau qu’ils l’ont été avec leur stylo ? C’est à voir ...